LE COVID TUE… LA SANTE MENTALE



Dans un rapport publié ce jeudi 14 mai, l’ONU pointe l’impact de la pandémie sur la santé mentale des populations et appelle les états à débloquer des fonds pour la prise en charge des troubles mentaux.


Les conséquences de l’épidémie de coronavirus, aussi multiples et diverses soient-elles, ne connaissent pas de frontières. Elles sont sanitaires, bien sûr, mais aussi économiques et sociales. Certains ont perdu leur emploi, d’autres ne peuvent plus rejoindre leur conjoint à l’étranger, beaucoup sont en deuil. D’autres conséquences, moins visibles à l’heure actuelle, pourraient s’ajouter à cette liste non exhaustive, et elles sont psychologiques et mentales.

L’annonce du confinement a d’abord semé un vent de panique. Celui-ci s’est déroulé, plus longuement que prévu, de manière plus ou moins agréable selon les individus, avant un déconfinement très progressif. Et puis les vacances d’été, très attendues, sont arrivées. Mais en ce début de septembre, l’épidémie semble repart de plus belle, un nouveau confinement des incertitudes pour le travail, une grande lassitude. Et c’est bien ce qui interroge les psychiatres, psychologues et psychothérapeutes.

“Les effets psychologiques sont parfois lents et retardés. Or l’épidémie continue, et, dans ce contexte de stress important, il risque d’y avoir des conséquences psychologiques”, affirme Antoine Pelissolo, psychiatre, chef du service de psychiatrie de l’hôpital Henri-Mondor, contacté par Le HuffPost.


Douze millions de Français souffrent déjà de troubles mentaux, soit une personne sur cinq. Avec la pandémie liée au Covid-19, le nombre de personnes en détresse psychologique pourrait augmenter d’après un rapport des Nations Unies, publié ce jeudi 14 mai. Selon l’ONU, après la crise sanitaire, la pandémie pourrait déclencher une crise psychiatrique.





Tous concernés


Comme ses collègues, il dit constater actuellement une hausse des demandes de rendez-vous, de la part de “personnes qui ne consultaient pas avant, parfois pour des choses très sérieuses”. Le constat est le même pour Gladys Mondière, psychologue et co-présidente de la Fédération française des psychologues et de psychologie (FFPP): “le mois d’août est d’habitude plus calme que les autres”. Cette fois-ci pourtant, il ne l’était pas. Même son de cloche, également, chez le psychologue clinicien Samuel Dock, co-auteur de “Le nouveau malaise dans la civilisation”: “nous constatons une augmentation des demandes de consultation, c’est radical”, souligne-t-il auprès du HuffPost.

Impossible de savoir si le Covid-19 est la raison ayant mené tous ces nouveaux patients dans un cabinet. D’autant plus qu’il n’existe pas de données nationales sur l’état psychologique des Français relatives à l’épidémie. Mais le constat est là. Et tout le monde, antécédents psychologiques ou non, est potentiellement concerné.

Pour Antoine Pelissolo, les patients en psychiatrie sont en effet loin d’être les seules victimes potentielles de la crise sanitaire. Même si leur situation pourrait s’aggraver: “ce sont des malades déjà en difficulté, dont la prise en charge a été compliquée par l’épidémie. À cela s’ajoute le facteur de stress en lui-même”, affirme-t-il. Pour l’ensemble de la population, les préoccupations ne sont pas en reste. “L’inquiétude, les perturbations concernent tout le monde, ceux qui ont des antécédents comme ceux qui n’en ont pas”, poursuit-il.

Gladys Mondière abonde en ce sens. “Des personnes comme vous et moi, qui allons plutôt bien, peuvent, en ces circonstances, être complètement bousculées dans leur fonctionnement. Même quelqu’un qui ‘va bien’, peut avoir du mal à gérer l’anxiété à long terme”, avance-t-elle.




En France, l’impact sur le bien être des citoyens et leur santé mentale a été rapidement notable après l’annonce du confinement selon le psychiatre Nicolas Franck,chef de pôle au centre hospitalier Le Vinatier à Lyon et co-auteur d’une étude en ligne sur l’impact du confinement sur la santé mentale. "On a tout de suite vu une baisse de moral chez les chômeurs, les étudiants et les personnes en invalidité" explique à Marianne le psychiatre qui a analysé les résultats de 22.000 personnes ayant répondu à son questionnaire. "Cette crise a eu un effet délétère sur toute la population", ajoute-t-il.


Le rapport alerte également de l'impact psychologique de la pandémie sur les personnes qui ont perdu ou risquent de perdre leurs sources de revenus, sur celles qui ont été séparées de leurs proches ou ont souffert d'un long confinement. "Nous savons que la situation présente, la peur et l'incertitude, les turbulences économiques engendrent ou peuvent engendrer de la détresse psychologique", a rappelé Devora Kestel, directrice Santé mentale et abus de substances psychoactives à l'Organisation mondiale de la santé, lors d'une conférence de presse virtuelle.





Basculement des représentations


Pour expliquer l’importance capitale que peut prendre cette épidémie sur la santé mentale d’une population, Samuel Dock avance que le coronavirus a effectué un véritable basculement de toutes nos représentations, y compris de nos sociétés.

“Le corps est l’objet favori de notre contemporanéité, il faut en prendre soin à tout prix car on n’en a qu’un, qui est voué à vieillir, et il faut vivre à tout prix, car notre chance d’exister, c’est maintenant”, commence-t-il. Or le coronavirus “vient bouleverser ces représentations, il est la menace d’une maladie qui nous rappelle que notre corps est voué à disparaître et que nous ne sommes pas immortels”, poursuit-il.

Non seulement notre corps peut tomber malade à tout instant, mais nous devons le mouvoir dans un espace devenu “dangereux”. “L’autre est devenu un vecteur potentiel du virus, un objet susceptible de nous contaminer”, explique aussi Samuel Dock. “L’autre être humain, d’habitude le garant du pacte social, est devenu un antagoniste. Face à cette vulnérabilité, la première posture est de considérer l’étrangeté de notre interlocuteur. C’est une révolution totale”, poursuit-il.





Incertitude prolongée


À ce renversement de paradigme s’ajoute l’incertitude à laquelle nous sommes confrontés. “L’humain aime ce qui est tangible et compréhensible, son fonctionnement est fait de routines, or nous sommes dans une situation d’incertitude avec des informations successives et pas toujours cohérentes”, indique Gladys Mondière, faisant référence à l’évolution des recommandations sur le port du masque depuis le début de la crise. “Pas une personne, même un médecin, ne sait la conduite à tenir. Forcément, cela crée de l’anxiété”, ajoute-t-elle.

“L’incertitude est le moteur principal des troubles anxieux, qui peuvent dériver vers une dépression. Il s’agit d’un terreau très propice pour développer des troubles”, ajoute Antoine Pelissolo.


Avec ce sentiment d’être dépossédé de toutes les prises de décision et, plus généralement, de notre quotidien, les spécialistes de la santé mentale vont-ils devoir faire face à une vague de dépressions et autres troubles mentaux? Il est encore trop tôt pour le dire, mais ils envisagent une augmentation de troubles psychologiques. “Certaines personnes ont déjà des réactions très phobiques, d’autres vont faire des angoisses, des insomnies, voire des dépressions”, poursuit Samuel Dock.



Dépressions, stress post-traumatique


D'autres études, citées par le rapport de l’ONU, indiquent que la prévalence du stress mental pendant la crise atteint 60% en Iran et 45% aux Etats-Unis. Une enquête chinoise, réalisée dans la ville de Wuhan en Chine, épicentre de l’épidémie mondiale, indique également que 42% des citoyens souffrent de dépression et 28% d'autres troubles mentaux.


“Les vacances sont terminées, le travail reprend, ce qu’on peut envisager dans les semaines à venir, c’est l’équivalent d’un stress post-traumatique”, avance Gladys Mondière. La différence, avec le coronavirus, est sa durée. Par rapport à un événement traumatique -un attentat, par exemple-, une épidémie s’inscrit dans le temps. “C’est inédit en termes de longueur, mais il y aura beaucoup de similitudes; des phobies, une peur de la contamination, un repli sur soi. Ce ne sont bien sûr que des hypothèses pour le moment”, tempère-t-elle.

En effet, nous n’avons que trop peu de recul sur la situation. Il est impossible à l’heure actuelle de savoir quelles conséquences la première vague de Covid-19 a pu avoir. Mais, pour Antoine Pelissolo, “tout ce qu’on connaît des temps de crise sociale prolongée va s’appliquer à cette situation. Même si certains mécanismes lui seront propres: l’incertitude sur la santé, le risque pour la vie, la sensation de menace”, explique-t-il. Plus de troubles psychiques et de dépressions sont donc à envisager, selon lui.

C’est sans compter les conséquences sociales, comme les pertes d’emploi, dont “on sait que ce sont des déclencheurs de pathologies”, ajoute le psychiatre.

Gladys Mondière craint aussi une série d’épuisements professionnels. “Le télétravail n’a pas été préparé, certains ne savent plus distinguer le professionnel du privé, et la reprise du travail a la rentrée se fait dans des conditions drastiques”, estime-t-elle.

Comment se préparer, et comment y faire face? “Le système de santé mentale en psychiatrie est fragile. Nous sommes déjà très rapidement saturés”, s’inquiète Antoine Pelissolo. “Si les demandes de consultation venaient à monter en intensité, les réponses ne pourront pas suivre car nous sommes déjà en tension”.





En première ligne depuis le début de l’épidémie, les soignants font également partie des personnes les plus vulnérables face au développement d’un stress post-traumatique ou de troubles mentaux.


Faire le point


N'hésitez pas à prendre la température de votre santé mentale via cette grille d'auto-évaluation en cliquant sur le lien et à prendre rendez-vous avec un spécialiste:


https://www.icm-mhi.org/sites/default/files/images/COVID19/docu_comitecovid19/prendre-ses-signes-vitaux-psychologiques.pdf




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